Blog - Sciences humaines
« Le Tour, c'est un truc de beauf ! » « C'est ringard. » « L'ombre du dopage plane sur le Tour. »
Voilà la représentation que beaucoup de gens de mon entourage — et moi-même jusqu'à il y a peu — s'étaient construite.
Et puis j'ai commencé à pratiquer le vélo avec passion, et j'ai enfin compris. J'ai compris ce qu'était un véritable sport populaire.
✱ ✱ ✱
Certes, il y a l'argent et les énormes enjeux économiques.
Certes, il y a l'empreinte carbone générée par les milliers de véhicules qui sillonnent les routes pendant trois semaines.
Certes, il y a le spectre du dopage, qui jette le doute sur les performances hors normes des champions.
Au-delà de ces arguments — des plus recevables —, il existe une magie du Tour, même si le Giro italien et la Vuelta espagnole remportent eux aussi un succès croissant.
Si le Tour bénéficie d'une aura exceptionnelle, cela tient en partie à son caractère historique : c'est le vétéran des grands tours. De nombreux mythes entretiennent la magie de l'événement, et les coureurs eux-mêmes semblent envoûtés. À l'évidence, la très confortable rémunération et les opportunités professionnelles liées à leur participation constituent de solides motivations. Mais ce serait sans compter les affects : entrer dans le Tour, c'est un peu comme entrer en religion.
Pourquoi cette fascination ?
Tout d'abord, l'ancrage dans les territoires. L'hélicoptère et les drones nous permettent, tels des oiseaux migrateurs, de survoler les paysages, les châteaux, les villages ; nous pénétrons une France profonde qui devient la vedette durant trois semaines, reléguant la capitale au second plan. Sur la route, en plein air, ou derrière notre écran, nous respirons les effluves de la lavande en fleur, nous nous envolons vers des sommets inaccessibles, nous découvrons les histoires extraordinaires d'une comtesse ou d'un berger.
Les acteurs de cette épopée sont nos héros des temps modernes. Il y a le surhomme, celui qui accédera au trône ; il y a le grimpeur d'exception, qui nous entraîne jusqu'à ce col que nous n'aurions jamais osé aborder ; il y a le puncheur, dont le démarrage fulgurant laisse en quelques secondes le peloton loin derrière ; mais il y a aussi le perdant magnifique, dont le corps refuse de souffrir davantage.
Car le Tour est le creuset de toutes nos émotions : l'empathie, l'admiration, la solidarité, la colère parfois. Trois semaines sous tension, où l'amateur vibre pour son héros et le néophyte s'enthousiasme pour la fête.
La fête. Nous voici au cœur de mon propos.
Ce qui m'interpelle en particulier, c'est la ferveur du public tout au long de cette chevauchée de vingt et un jours. Au-delà de la vénération que l'on retrouve dans d'autres sports — le football, par exemple —, il y a ici ce petit grain de folie douce, dénué d'agressivité, animé par le désir de partager et de créer ensemble autour de l'événement. Ainsi voit-on, le long des routes, des déguisements improbables — ici un diable, là un personnage de bande dessinée — et des campements festifs, où toutes les générations se côtoient, qui jalonnent le parcours.
C'est l'une des rares manifestations sportives auxquelles on peut assister gratuitement — au contraire du football, autre sport populaire par excellence, dont les places se vendent à prix d'or. Et malgré d'extrêmes concentrations de foule, au Mont Ventoux ou à l'Alpe d'Huez par exemple, on n'y observe aucun phénomène de type « hooligan » : l'ambiance reste bon enfant.
Lorsque je pense au Tour, je pense souffrance, car c'est une épreuve d'une exigence folle ; mais je pense aussi joie et partage. C'est sans doute pourquoi cet événement reste majeur dans le paysage sportif. Plus qu'une simple pratique, c'est un fait social unique.

« Le Tour, c'est un truc de beauf ! » « C'est ringard. » « L'ombre du dopage plane sur le Tour. »
Voilà la représentation que beaucoup de gens de mon entourage — et moi-même jusqu'à il y a peu — s'étaient construite.
Et puis j'ai commencé à pratiquer le vélo avec passion, et j'ai enfin compris. J'ai compris ce qu'était un véritable sport populaire.
✱ ✱ ✱
Certes, il y a l'argent et les énormes enjeux économiques.
Certes, il y a l'empreinte carbone générée par les milliers de véhicules qui sillonnent les routes pendant trois semaines.
Certes, il y a le spectre du dopage, qui jette le doute sur les performances hors normes des champions.
Au-delà de ces arguments — des plus recevables —, il existe une magie du Tour, même si le Giro italien et la Vuelta espagnole remportent eux aussi un succès croissant.
Si le Tour bénéficie d'une aura exceptionnelle, cela tient en partie à son caractère historique : c'est le vétéran des grands tours. De nombreux mythes entretiennent la magie de l'événement, et les coureurs eux-mêmes semblent envoûtés. À l'évidence, la très confortable rémunération et les opportunités professionnelles liées à leur participation constituent de solides motivations. Mais ce serait sans compter les affects : entrer dans le Tour, c'est un peu comme entrer en religion.
Pourquoi cette fascination ?
Tout d'abord, l'ancrage dans les territoires. L'hélicoptère et les drones nous permettent, tels des oiseaux migrateurs, de survoler les paysages, les châteaux, les villages ; nous pénétrons une France profonde qui devient la vedette durant trois semaines, reléguant la capitale au second plan. Sur la route, en plein air, ou derrière notre écran, nous respirons les effluves de la lavande en fleur, nous nous envolons vers des sommets inaccessibles, nous découvrons les histoires extraordinaires d'une comtesse ou d'un berger.
Les acteurs de cette épopée sont nos héros des temps modernes. Il y a le surhomme, celui qui accédera au trône ; il y a le grimpeur d'exception, qui nous entraîne jusqu'à ce col que nous n'aurions jamais osé aborder ; il y a le puncheur, dont le démarrage fulgurant laisse en quelques secondes le peloton loin derrière ; mais il y a aussi le perdant magnifique, dont le corps refuse de souffrir davantage.
Car le Tour est le creuset de toutes nos émotions : l'empathie, l'admiration, la solidarité, la colère parfois. Trois semaines sous tension, où l'amateur vibre pour son héros et le néophyte s'enthousiasme pour la fête.
La fête. Nous voici au cœur de mon propos.
Ce qui m'interpelle en particulier, c'est la ferveur du public tout au long de cette chevauchée de vingt et un jours. Au-delà de la vénération que l'on retrouve dans d'autres sports — le football, par exemple —, il y a ici ce petit grain de folie douce, dénué d'agressivité, animé par le désir de partager et de créer ensemble autour de l'événement. Ainsi voit-on, le long des routes, des déguisements improbables — ici un diable, là un personnage de bande dessinée — et des campements festifs, où toutes les générations se côtoient, qui jalonnent le parcours.
C'est l'une des rares manifestations sportives auxquelles on peut assister gratuitement — au contraire du football, autre sport populaire par excellence, dont les places se vendent à prix d'or. Et malgré d'extrêmes concentrations de foule, au Mont Ventoux ou à l'Alpe d'Huez par exemple, on n'y observe aucun phénomène de type « hooligan » : l'ambiance reste bon enfant.
Lorsque je pense au Tour, je pense souffrance, car c'est une épreuve d'une exigence folle ; mais je pense aussi joie et partage. C'est sans doute pourquoi cet événement reste majeur dans le paysage sportif. Plus qu'une simple pratique, c'est un fait social unique.

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